Dans la peau d’un cheval sauvage

Le pire ennemi du cheval

Et si le pire ennemi du cheval était le malentendu ?

Le malentendu sur son extraordinaire sensibilité. Celle-ci rend cet animal si familier et si attachant ! Mais s’agit-il pour autant d’une sensibilité comparable à la sensibilité humaine ? Cette confusion entre les deux types de sensibilité est de l’avis de nombreux spécialistes à l’origine de l’excès d’anthropomorphisme dont nous faisons preuve l’égard du cheval.

Un anthropomorphisme qui peut se révéler au final extrêmement préjudiciable. Rappelons que l’anthropomorphisme est cette inclination qui consiste à prêter à un animal des sentiments humains. A l’imaginer raisonner comme nous-mêmes. Et à justifier les décisions que nous prenons à son égard (dans le nourrissage, les soins que nous lui apportons, la façon dont nous le mettons à l’abri) par ces raisonnements-là.

A juger du bien-être du cheval à l’aune d’un bien-être de l’homme qui se prend pour un cheval. 

Exemples de mauvaises décisions

Cet anthropomorphisme nous conduit souvent à commettre des erreurs. Notamment en exagérant le temps pendant lequel nous laissons les chevaux dans les boxes. Dans une vision humaine des choses, nous estimons qu’il y est bien, protégé des intempéries et des éventuels conflits avec ses congénères. En réalité, la solitude qui s’abat alors sur lui provoque chez lui un mal-être bien plus terrible que ce dont nous voulons le protéger.

C’est que les intempéries et les conflits sont des maux terribles pour nous les hommes. Alors que notre éducation civilisée nous a habitués à surmonter notre solitude. Pour le cheval à l’état sauvage, c’est tout l’inverse. Rien n’est plus stressant pour lui que de se retrouver seul.

Dans la peau d’un cheval

Alors inversons la perspective. Mettons-nous dans la peau d’un cheval. Appelons-le Ulysse, comme dans le film de 1970 avec Fernandel, Heureux qui comme Ulysse, où un ouvrier de ferme emmène son fidèle compagnon finir ses jours en Camargue, parmi ses congénères, et non pas auprès de picadors affrontant les taureaux, comme initialement prévu.

Contrairement à l’habitude que nous avons, à toujours visiter les centres équestres dans lesquels les chevaux sont isolés, Ulysse, nous l’avons dit, est un animal social.

Même s’il appartient à une espèce dont on sait qu’elle est domestiquée par l’homme depuis plus de 5000 ans, les comportements sociaux des chevaux domestiques élevés en semi-liberté ou revenus à l’état sauvage sont les mêmes que les chevaux sauvages. Ulysse a besoin de vivre en groupe. Il s’agira soit d’un groupe “familial”, soit d’un groupe de mâles célibataires.

Le cheval en groupe familial

Si Ulysse vit en groupe familial, ce que l’on appelle aussi un «harem», il sera alors généralement un étalon accompagné de 2 à 4 juments et de jeunes de 2-3 ans maximum. Ces jeunes quitteront le groupe après avoir grandi.

Si Ulysse vit dans un groupe de mâles célibataires, il va passer le plus clair de son temps à jouer et simuler des combats. Non pas qu’il soit agressif par nature, mais parce qu’il s’agit de développer les comportements-clés d’un futur chef de famille.

A partir de 5 ans, les mâles sont matures. Ils essaient alors de quitter le groupe pour constituer un harem. Soit en accaparant une jument qui quitte son groupe natal, soit battre un étalon chef de famille, soit en remplaçant un étalon qui vient de mourir, etc.

La raison pour laquelle Ulysse a besoin de vivre dans ces groupes est tout simplement la sécurité. Vivre en groupe est pour lui une garantie de survie. Seulement voilà.

La société équine n’a rien à voir avec la société humaine.

Les activités du groupe

Dans le groupe d’Ulysse, les chevaux vont nouer des relations stables. L’étalon aura des préférences pour quelques juments.

Ulysse passera  alors plus de temps à proximité de celles-ci sans nécessairement les toucher. Il aura aussi des comportements caractéristiques de ces préférences, tels que le toilettage mutuel ou la pratique du chasse mouche tête bêche.

Les  juments, elles, sont fortement attachées les unes aux autres. Ainsi qu’à leurs poulains.   Plus un groupe sera stable, plus il aura d’activités collectives :

  • manger : dans la nature, le cheval va consacrer 65 à 75 % de son temps à manger ou à rechercher la nourriture. À l’état naturel, le cheval consomme une alimentation très variée composée de graminées, de pousses, de fruits, de racines, d’écorces etc. Animal de steppe, il ne dispose que d’une alimentation énergétiquement pauvre. C’est pour cela qu’il y consacre autant de temps.
  • se rouler : ce comportement permet au cheval de se gratter et de se couvrir de sable pour se protéger des parasites. C’est aussi un comportement social. Le cheval choisit toujours des zones pour se rouler proches des pistes que le groupe va emprunter pour se déplacer et exemptes de déjections. Quand un cheval a commencé à se rouler, en général, les autres l’imitent.
  • se suivre en file indienne : lorsque les chevaux se déplacent à l’intérieur même de leur domaine vital, ils empruntent toujours les mêmes pistes. Ils se suivent alors en file indienne.

Toujours ces rituels garantissent leur sécurité.

Relations de dominance

Il y a aussi, comme pour tous les animaux, des relations de dominance entre les chevaux. Le dominant accède en priorité  à une ressources limitée : eau, nourriture, abri, partenaire sexuel…

Les signes les plus visibles des relations entre dominant et dominé sont les morsures, les coups de pied, les ruades, les charges et les poursuites,” note le site des haras nationaux. “Mais quand la hiérarchie est établie, il s’agit de signaux beaucoup plus discrets“, précise le site “Menace de la tête, menace de ruade ou de morsure, petit déplacement du corps, oreilles un peu couchées. Les signes de soumission sont encore moins évidents à voir : le dominé se pousse, laisse passer le dominant ou attend pour atteindre la ressource convoitée.” Cette discrétion des signes de dominance est une des caractéristiques les plus intéressantes chez le cheval.

Elle est sans doute à l’origine de quantité d’incompréhensions et une des sources de ce fameux malentendu de l’anthropomorphisme. En effet, ces statuts de dominance garantissent la stabilité du groupe : une fois la hiérarchie installée, elle est rarement remise en cause. Les chevaux sont alors très peu agressifs ensuite.

En revanche, il y a chez eux quelque chose de très spécifique à l’espère : le leadership. Celui-ci n’est pas forcément l’apanage du dominant. Il s’agit de la capacité d’un individu à entraîner les autres dans une autre activité : pâturage, déplacement, repos, roulade, etc. Le leader peut être alors n’importe quel individu adulte du groupe, qu’il soit dominant ou non.  Selon le moment de la journée ou l’activité, des individus différents peuvent être leaders

Pour organiser ce subtil mélange de stabilité et sécurité du groupe, hiérarchie de la dominance et en même temps cet art de changer d’activité si besoin, la communication entre les chevaux est absolument indispensable.

Une communication hors du commun

Ainsi, la nature a donné à Ulysse un sens de l’écoute et une capacité d’attention hors du commun. Ses yeux lui permettent d’observer ce qui se passe autour de lui à 360° ou presque. Et surtout, il est capable d’observer le moindre signe chez un autre individu et de le comprendre.

Le langage corporel est d’une richesse incroyable chez le cheval. Plus le groupe est stable, plus celui-ci sera développé et plus le groupe sera capable de réagir au moindre changement de posture dans son environnement, qu’il s’agisse d’un autre cheval ou … du représentant d’une autre espèce.

Notamment de l’homme.

Ainsi, une étude publiée par une équipe de psychologues de l’Université de Sussex  a montré que le cheval décode l’humeur d’un être humain à son visage.

Les chercheurs ont montré à 28 chevaux des photographies représentant différentes expressions. Chaque photo a été montrée 30 secondes durant lesquelles les chercheurs ont observé et analysé le rythme cardiaque et autres réactions des chevaux.  Ainsi, l’expression d’une émotion négative entraîne une accélération du rythme cardiaque du cheval. Et dans ce cas, le cheval continue de fixer la photo mais de l’œil gauche. Face à une image positive, les chevaux regardaient de face la photo !

Voilà bien sans doute une des grandes causes du malentendu entre le cheval et l’homme. Ce n’est pas parce que le cheval a une capacité étonnante à percevoir les émotions de l’homme qu’il en partage pour autant le raisonnement.

Le cheval reste un cheval et sa nature est celle d’un individu qui est destiné à parcourir les steppes à l’intérieur d’un groupe stable et hiérarchisé.